Mon choc n’est pas unique

Mon choc n’est pas unique

 Violette Leduc a beaucoup parlé de son égocentrisme et de son narcissisme. Elle se le reprochait souvent dans son œuvreadmettant que tous ses malheurs n’étaient qu’une « rançon de[s]on égocentrisme ». Elle en parle encore avec vigueur dans une de ses dernières interviews radiophoniques – une Radioscopie de Jacques Chancel sur France Inter, en avril 1970, au moment de la sortie de La Folie en tête. Elle dit à ce sujet : « Je ne comprends pas pourquoi je n’en ai pas marre de continuer à parler de moi. » (tout en regrettant parfois, dans d’autres circonstances : « Ah ! si je pouvais tout dire », à propos de Jacques Guérin et de Simone de Beauvoir…).Ajoutant, comme pour se justifier, qu’elle n’avait pas d’imagination et qu’elle n’était « presque pas intelligente »Elle s’accordait tout de même une certaine sensibilité

Beaucoup de ceux qui l’ont connue dans la période 1945-1964, avant le succès de La Bâtarde, ont parlé et parfois souffert de cet égocentrisme, qui s’exprimait certainement par des aspects pas vraiment aimables de Violette. Certains n’hésitaient d’ailleurs pas à voir en Violette un « monstre d’égocentrisme » (comme elle le disait d’ailleurs volontiers d’elle-même).

Ainsi, Simone de Beauvoir écrit dans La Force des choses, à la date du samedi 31 mai 1958, date mémorable de la prise de pouvoir du général de Gaulle : « V. L. arrive et me tombe dans les bras. Et me voilà plongée dans les histoires de son immeuble : le séquestré du 3e, à qui elle a porté du riz au lait, qui l’a reçue en slip, puis qui s’est habillé, cravaté, qui a tenu des discours “politiques sur le palier ; Chantal qui avait quinze ans, des cheveux immenses, trois trous dans le cœur, qui est restée vingt-six heures sur la table d’opération et qui est morte ce matin, vidée de tout son sang. ». Simone de Beauvoir a l’esprit ailleurs, entièrement mobilisé par le « coup d’État » qui menace la République. Violette l’exaspère par toutes ces histoires qui ne la concernent pas.

Thérèse Plantier, qui a fait sa connaissance en 1957 par l’intermédiaire de Simone de Beauvoir, et lectrice fascinée de L’Affamée et de Ravages (elle avait à cette époque écrit à Violette : « Vous écrivez comme Van Gogh peint. »)m’a raconté comment elle avait rencontré Violette et combien celle-ci était à cette époque presquentièrement centrée sur elle-même. J’ai osé dire un jour à Thérèse : « Elle était si malheureuse. » Et Thérèse de me répondre vertement : « Elle n’avait pas le privilège du malheur. » Plus tard, dans un livre de l’écrivain mondain Jean Chalon, j’ai pu lire : « Violette Leduc ne s’intéresse qu’à elle. »

Et pourtant, Simone de Beauvoir apprécie dès 1945 la compagnie de Violette. Elle accepte bien volontiers ses invitations dans les restaurants que Violette approvisionnait avec son marché noir – « le Castor » ne refusait pas champagne et langoustes offerts par VioletteBeauvoir note,toujours dans La Force des choses : « Elle était gaie et souvent drôle. » Violette cherchait la compagnie des autres et savait fort bien qu’elle pouvait lasser par ses gémissements. Maurice Sachs ne l’avait-il pas mise en garde sur le fait que les homosexuels, dont Violette recherchait tant la compagnie, fuyaient les femmes ennuyeuses ? Seule, Thérèse Plantier(«ma plus cruelle ennemie », m’a dit Violette avec jubilation le 6 septembre 1971) n’a jamais voulu reconnaître cet humour et cette drôlerie. Lui en faisant part, elle me répondit un jour : « Alors, elle me privait »

Cette drôlerie, cet humour souvent corrosif, Violette en était fortement pourvue et en faisait généreusement profiter ceux qu’elle approchait. Partout où elle vivait, partout où elle passait : à Paris, puis plus tard à Faucon et au cours de ses voyages. Et on retrouve bien cela dans son magnifique récit Trésors à prendre, paru en 1960 et relatant le voyage qu’elle avait entrepris en septembre-octobre 1951. Maurice Nadeau écrivit à ce sujet : « Violette Leduc voit tout, entend tout, et s’insinue dans les drames de l’amour et de la terre, ces drames mijotés pendant des années et qui éclatent un beau jour en fleurs de sang, en évasions dans le merveilleux. »

Non, Violette ne se contentait pas de se regarder le nombril. Dans Trésors à prendretout particulièrement, on sent ce souci de Violette pour l’autre. On décèle ses qualités d’observation et d’écoute. Cet humour, cette drôlerie, éclatent dès les premières pages lorsqu’elle décrit son voyage dans le train Paris-Vichy :

 « Les voyageurs dans le train Paris-Vichy en été sont tous des jaunes, je veux dire des bilieux. Nous sommes sept femmes dans le compartiment, une jeune fille acide, un scout laiteux qui voyage seul, qui se suffit. Un quatuor de jaunes s’est formé. D’une même maladie est née une confrérie. Quatre femmes ont souffert, souffrent et souffriront de leur foie. Elles entrent dans le vif du sujet, décrivent leurs vertiges, leurs nausées, leur bile… La vieille dame de Compiègne dit mon foie comme elle dirait mon chéri”. » 

 Plus tard, dans le récit, elle rencontre un homme nord-africain (« le sidi »), qui vend des tapis et à qui une patronne de restaurant refuse un repas. Il est de même humilié par les clients et habitués. Elle se culpabilise de ne pas avoir pris sa défense et se sent méprisée comme le fut le sidi. Dans ce livre majeur qu’est Trésors à prendre, on s’aperçoit que Violette s’intéresse à tout et à tous – et surtout aux plus humbles et aux démunis. « Elle avait le don du contact, surtout avec les gens simples »disait Dominique Rolin, l’écrivaine qui l’avait beaucoup soutenue en tant que jurée du prix Goncourt. Rien n’échappe à Violette. Elle passe tout au crible avec toujours beaucoup de bienveillance : « Hommes, femmes, enfants rencontrés tout au long de mes existences, vous serez toujours ma prière en suspens. »

Violette savait observer, écouter et partager. Elle ne partageait certes pas volontiers son argent. Elle revendiquait ouvertement son avarice, se traitait de « pauvre radine ». Elle avoue dans sa Radioscopie qu’elle ne faisait pas beaucoup de cadeaux. Les anecdotes sur son avarice affluent. Ainsi, quand elle recevait la célèbre antiquaire Madeleine Castaing à Faucon pour des « festivals de paresse », toutes deux se livraient également à des concours de radinerie. Elles avaient décidé de payer à tour de rôle la nourriture de la semaine et chacune trouvait des prétextes pour ne pas trop acheter la semaine où elle devait s’acquitter des courses

Mais Violette ajoute, toujours dans sa Radioscopie : « Il n’y pas que les cadeaux et l’argent, on peut donner beaucoup de soi-même autrement. » Et c’est vrai que Violette donnait beaucoup d’elle-même, en nous offrant si généreusement un récit aussi sincère de son vécu. C’était de plus une merveilleuse conteuse. Mais je voudrais surtout insister sur sa qualité d’écoute de l’autre. Sans doute cette qualité a-t-elle été beaucoup moins évidente au plus fort de sa dépression et de son état proche de la folie. Mais pendant les dernières années de sa vie, ceux qui l’ont approchée à Paris ou à Faucon peuvent en témoigner : elle voulait aussi qu’on l’aime et ceci malgré « ses cris et ses larmes ». Comme l’écrit dans Fille de Carole Achache, lorsque Violette débarque inopinément et en pleurs chez sa mère Monique Lange (Carole avait huit ans), « ses pleurs sont gais, confortables. Je ne ressens aucune tristesse en la regardant. » Les lamentations de Violette avaient, en effet, un caractère souvent comique… Elle en faisait volontiers un spectacle. Parfois, elle s’écriait aussi, effrayée quand elle avait l’impression qu’on la regardait effrontément ou qu’on lui faisait une remarque désagréable : « Vous ne m’aimez pas ! » (un  jour, à la terrasse d’un bar de Vaison-la-Romaine). Il lui serait même arrivé, lorsqu’on la dévisageait,de soulever sa perruque et de tirer la langue…

Après le succès de La Bâtarde, beaucoup de lecteurs lui ont écrit. Certains lecteurs éblouis, comme je le fus, ont sollicité une rencontre ou sont passés par des connaissances communes pour avoir la possibilité de lui parler et lui faire part de leur admiration. J’ai pu avoir un certain nombre de témoignages qui m’assurent qu’assez souvent Violette répondait, ne serait-ce que par un petit billet d’une demi-page de cahier quadrillé,écrit à l’encre bleue. Quelques mots toujours percutants. Au gré de ses humeurs et de sa santé, il lui arrivait de proposer un rendez-vous chez elle ou dans un bar, voire un restaurant célèbre de Saint-Germain-des-Prés, par exemple – elle ne payait pas l’addition ! Anne Teyssiéras, jeune poétesse qu’elle mentionne dans une de ses lettres, m’a dit qu’elle lui avait ouvert très gentiment sa porte, au  20 rue Paul-Bert, au moment même de la sortie de La Bâtarde, alors qu’elle était très sollicitée ; il y avait même des paparazzis devant la porte de l’immeuble qui voulaient « photographier le monstre »À cette époque Violette fut d’ailleurs très entourée de mondains qui, par la suite, lui ont reproché de trop parler d’elle. Ils auraient tellement aimé qu’elle parlât d’eux…

« Lecteur, mon lecteur », « lecteur, partageons »dit souvent Violette dans son autobiographie. Elle avait envie de savoir qui était ce lecteur qu’elle interpelait si souvent. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu rencontrer Violette quand j’ai découvert La Bâtarde en 1969. J’ai mis du temps à me décider à lire cette Bâtarde. On m’en parlait trop… J’avais en outre été irrité par les affiches racoleuses du film Thérèse et Isabelle placardées dans Paris. Le hasard fit que La Bâtarde était bien en évidence chez une amie à qui je rendis visite un soir de février 1969. J’ai commencé à lire quelques lignes. L’éblouissement, le grand choc. J’ai emporté le livre chez moi et je l’ai lu, transporté par l’émotion, dans la nuit. J’ai tout fait ensuite pour rencontrer Violette. Cela m’apparaissait vital. Après tout, Brigitte Bardot, ayant lu La Bâtarde, avait souhaité rencontrer l’auteure de ce livre qu’elle avait trouvé magnifique et bouleversant. Alors, pourquoi pas moi…

Violette, quand elle rencontrait son lecteur, faisait en sorte de ne pas le décevoir. Elle se préparait, s’habillait coquettement, briquait son deux-pièces de la rue Paul-Bert ou sa maison de Faucon. Elle était d’une ponctualité extraordinaire. Elle remerciait d’emblée le lecteur-visiteur d’être venu la voir et de la lire avec autant « d’indulgence et d’enthousiasme ». Son accueil était très chaleureux. La comédienne Michèle Baker, qui a joué dans Le Taxi, avait fait (avec Erik Borja, le metteur en scène) le voyage à Faucon, en février 1972, avant les représentations de la pièce au caféthéâtre « Le Sélénite ». Elle m’a confié combien elle avait été saisie par autant de gentillesse et de modestie. Violette veillait à vous mettre à l’aise et à vous faire parler de vous. Elle s’intéressait réellement à vous, vous questionnait avec délicatesse, sur ce que vous faisiez, ce que vous aimiez. Cela n’était pas feint. Elle écoutait vraiment. D’ailleurs, il lui arrivait de revenir souvent quelques moments plus tard sur une parole que vous aviez prononcée pour vous demander des précisions. Un jour,elle m’a questionné avec empressement pour savoir comment était habillée Simone de Beauvoir, que j’avais vue distribuer le journal La cause du peuple, en avril 1971.

Violette avait aussi beaucoup de tact. Quand elle s’apercevait qu’elle parlait beaucoup trop d’elle-même, elle y mettait un terme pour revenir à vous. Elle ne s’emportait que si on lui disait, par exemple, qu’elle avait autant de talent que Jean Genet. « Tu perds la tête »m’a-t-elle rétorqué quand j’ai osé le faire assez maladroitement.

À Faucon, des admirateurs venaient spontanément la voir. Cela dépendait de son humeur mais l’été 1970, celui de la sortie de La Folie en tête, a été très occupé par ces visites. Parfois, elle s’en plaignait un peu en disant avec humour que cela lui prenait beaucoup de temps et, de plus, que cela lui coûtait cher : « On dit que je suis radine mais j’offre quand même mon whisky ! »

À Faucon, où je suis allé régulièrement plusieurs fois par an, et parfois pour de longs séjours, pendant une quinzaine d’années (1971-1986), les gens ont aussi gardé de Violette le souvenir d’une personne certes un peu fantasque, quand ils ont fait sa connaissance, mais combien attachante et gentille. On l’appelle « La Violette », puis « Madame Violette » – et ensuite « Violette ». Elle n’était pas fière et se souciait de ce qu’on pouvait penser d’elle« toujours emmaillotée dans le qu’endira-t-on ». Elle s’intéressait aux travaux des agriculteurs, y participait volontiers pour qu’on lui donne une poignée de cerises ou un vieux poireau… Elle s’est fait plusieurs amies dont Anna Douillon, une dame pieuse qui tenait le café de Faucon près de la maison de Violette. Mais aussi la merveilleuse Thérèse Beaumont – Violette parle dans La Chasse à l’amour, sous le nom d’Apolline, de cette octogénaire originale qui lui récitait des poèmes de Victor Hugo pendant des heures, pour calmer ses angoisses lorsqu’elle est arrivée à Faucon en 1961 :

« Émilie me l’a raconté : Apolline s’est dépossédée. Elle a tout donné à son fils. Ça la regarde. Son mari mort, elle a opté pour le vagabondage. Sa pauvreté l’égare. Qui lui impose de cueillir de l’herbe pour les lapins à quatre heures du matin ? L’aurore et la rosée. Elle se veut libre comme l’air. Elle l’est. Elle ravaude ses rêves de femme aux entraves en ravaudant ses frusques. Elle a été la plus riche du pays. Elle préfère, aux bassines de confiture, les bols de nourriture que lui donnent ses vieilles amies. »

Elle croque un portrait également croustillant de la mère de Thérèse Plantier, Francine (Émilie dans La Chasse à l’amour)– on oublie souvent que c’est Thérèse (Georgette dans le même récit) qui a fait connaitre Faucon à Violette : « Elle m’invita à Marseille. Imprudence. Je devins vite insupportable. Admettons. Je prends tous les torts. Elle m’expédie chez sa mère dans un village de Provence. » Elle évoque la grande complicité entre Thérèse et sa mère pour conclure : « Georgette adorait Émilie. Émilie adorait Georgette. Elles déraillaient à l’unisson. »

« Qu’est-ce que j’aime de tout mon cœur ? La campagne. Les bois, les forêts que je commence à apprécier, que je quitterai. Ma place est chez elle et chez eux. Je me tromperais si je m’installais ailleurs. » (La Bâtarde). Violette meurt à Faucon le dimanche 28 mai 1972 à 17 heuresÀ l’enterrement du mercredi 31 mai après-midi, le Tout-Faucon est là, pas le Tout-Paris. Thérèse Plantier, visage rageur, s’affiche ostensiblement devant l’église où des « intimes » et récentes connaissances ont cru bon de faire rentrer Violette« Ça ne peut pas lui faire de mal »ai-je entendu un de ces « intimes » répondre à une dame fauconnaise qui s’insurgeait contre cette décision – Violette n’avait en effet jamais manifesté le moindre sentiment religieux.

Il fait beau. Le cercueil est porté par des hommes de Faucon. Moment particulièrement émouvant : les enfants saluent le cercueil lorsqu’il passe devant l’école. Les fidèles Monique Lange et Odette Laigle, deux amies très proches travaillant chez Gallimard, sont venues de Paris. Madeleine Castaing et Daniel Depland étaient là depuis quelques jours. Simone de Beauvoir n’est pas venue, redoutant, parait-il, que l’enterrement ne soit trop « mondain »… Jacques Guérin non plus. Eux qu’elle avait tant aimés

 Jean-Claude Arrougé

Intervention au Colloque international “La Bâtarde a 50 ans” organisé par Mireille Brioude, Anaïs Frantz et Alison Péron,  les 17 et 18 octobre 2014 à Paris

L’enterrement de Violette Leduc

par Carole Achache, fille de Monique Lange, et auteur de Fille de. Ouvrage dans lequel Carole Achache fait, entre autres, un portrait de Violette

https://ateliersdecritureac.wordpress.com/2014/04/26/lenterrement-de-violette-leduc/comment-page-1/#comment-40

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