Une rose pour Violette

 Par Françoise d’Eaubonne

écrivaine 1920-2005

 Quand, en 1966, Simone de Beauvoir me fit rencontrer Violette Leduc je fus frappée par la distance entre son mérite littéraire et son peu de succès auprès des lecteurs. Le livre qui la fit connaître du public, La Bâtarde, n’était pas plus un chef d’œuvre que ses titres précédents ; des titres comme Ravages ou La Vieille fille et le mort auraient dû être salués par la critique autant que ce dernier roman. De même, on a pu s’étonner que L’Amant de Marguerite Duras ait remporté un tel triomphe alors qu’elle était déjà la romancière de Hiroshima mon amour et de Des Journées entières dans les arbres qui prouvent des qualités aussi éclatantes ; mais la fortune littéraire est ainsi, et comme la foudre elle porte des coups capricieux. Violette qui devint pour moi une amie constante, et en qui je n’ai jamais trouvé les traits difficiles et les inégalités dont beaucoup se plaignirent, m’avait déconcertée avant cette rencontre lorsque j’avais lu ses premiers ouvrages. Je crois comprendre la raison de son peu d’approche du public avant le succès de La Bâtarde en pleine époque de ce qu’on a appelé la société de consommation, et au moment où s’ébauchait déjà la libération sexuelle, la revendication générale de jouissance était le trait le plus marquant de ces années gaulliennes ; une œuvre comme celle-là, un seul long cri d’affamée, d’asphyxiée, détonnait cruellement au milieu du concert. Faim d’amour, asphyxie de solitaire, ressassement infini de cet « océan de larmes » comme elle se baptisait elle-même, voilà qui irritait et décontenançait le lecteur français de ces année-là. Si La Bâtarde apporta à Violette une juste revanche, ce fut surtout en raison de la hardiesse des tableaux de mœurs et du cruel miroir où l’auteur osait se refléter pour tendre à son lecteur un exemple imprévu de regard sur soi-même ; les qualités d’écritures, si brillantes et si originales, qui existaient déjà dans les œuvres précédentes, ne furent prises en considération qu’après le plaisir de ce premier scandale qui fit monter les tirages.

Sartre a dit des écrits de Genet que c’était « l’épopée de la masturbation » ; de ce qu’a livré Violette Leduc on peut dire qu’il s’agit d’un « cantique de la frustration ». La frustration est déjà un sujet gênant et dérangeant pour le Français déterminé à consommer, à jouir, à vaincre ; même s’il n’y arrive pas, il doit au moins faire semblant d’avoir réussi. Sinon, il passe pour un pauvre type, la pire hantise de nos concitoyens. Un auteur qui en fait le sujet de son autobiographie peut échapper à ce jugement s’il considère ses privations et ses déceptions comme le point de départ d’un combat, le marchepied pour se hisser vers la revanche ; le frustré ne peut être acceptable que frémissant de rage et prêt à tout pour quitter l’escalier de service ; « à nous deux Paris ! » Mais faire de ce sort pire que le malheur ou la maladie l’objet d’un onirisme, le sujet d’une illumination, l’inspiration d’un chant profond à l’espagnole, d’un hymne à ces sphères célestes où l’on n’a pas pénétré et ne pénétrera sans doute jamais, voilà qui est proprement insupportable. Surtout chez une femme aussitôt taxée de masochisme et, de ce fait, accablée par le mépris d’une culture patriarcale qui n’admet que les victimes silencieuses ou, à la rigueur, revanchardes, mais couronnées de succès.

Voilà sans doute la principale raison pour laquelle le public français se détourna si longtemps avec humeur d’une écrivaine si prodigieusement douée que l’admiration aurait dû accueillir les premiers de ses essais. Il faut relire la critique de l’époque, aussi bien celle de droite avec les « foudres dérisoires » (dixit Sartre) du Figaro, que celles de gauche où l’ineffable Théophraste Renaudot (pseudo d’André Wurmser) sévissait dans les Lettres Françaises grâce au stylo effarouché d’un Père la Pudeur. « Ce n’est pas un peu ignoble, ce que vous faites là ? » osa écrire un autre collaborateur de ce journal, thuriféraire de cette Elsa Triolet dont nul n’aurait souvenance si elle n’avait pas été Mme Louis Aragon. Les exemplaires signés à foison par la débutante, au moment du service de presse, tombaient dans un gouffre aussi dépourvu de fond que le tonneau des Danaïdes. «À quoi sert que j’en envoie tant, même gratis, on ne les lit pas ››, me disait Violette en pleurant dans le café des Deux Magots.

À ce handicap s’ajoutait ce que fut le fléau, le vautour dévorateur de foie, le vampire attaché à l’infortunée : ce qu’elle appelait sa laideur. L’exagération est manifeste ; Simone de Beauvoir l’a proclamé dans sa préface à La Bâtarde ; la disgrâce physique n’empêcha pas Violette de se marier, ni de vivre une longue liaison homosexuelle et plus tard une aventure masculine qui, à l’âge de cinquante ans, révéla totalement sa féminité. Mais encore une fois l’époque jouait contre elle, car la connaissance d’une variété d’attraits fort différents dans l’aspect physique d’une femme est un phénomène relativement moderne. Longtemps, jusqu’aux années contestataires où la dictature de la mode fut radicalement remise en question, on baptisait de sex-appeal un type de « beauté » aussi standardisé que ce jargon venu d’Hollywood. Un certain air d’étrangeté, un désordre des traits, le cachet personnel d’une physionomie hors du commun ne furent découverts que fort tard par le cinéma ; la pire tare d’une femme était de ne pas correspondre au cliché sirupeux des sous-produits de Bardot ou de Marylin. L’extrême élégance de Violette qui fit croire, à son premier contact avec Beauvoir, qu’elle lui apportait « des confidences de femme du monde » était un combat pathétiquement héroïque contre son gros nez, ses pommettes basses et ses petits yeux qu’elle nommait si lucidement « des malins et des tristes ». Combat toujours reconduit, jamais abandonné et toujours vaincu. Quand elle se proposait de passer du bleu sombre sur ses cils, aussitôt lui venait la comparaison la plus juste et la plus féroce : « Mes cils de cochon ! »

Mais la beauté et l’audace de sa toilette, la grâce d’une silhouette qui fit de grands couturiers lui prêter des robes, la justesse des détails de sa parure, tous ces dons se retrouvent dans la réussite de son écriture. Elle fut ravie que je l’aie constaté dans la page que je lui consacrai au cours de mon travail sur Isabelle Eberhardt à qui elle ressemble sur plus d’un point (la marginalité, la neurasthénie aiguë, les mœurs insolites, la passion d’écrire, le soin vestimentaire.) Son adjectif toujours stupéfiant de justesse et la rigueur de ses paragraphes offrent à la sensibilité du lecteur le plaisir esthétique que peut inspirer la vue d’un mannequin de haute couture. Quand elle parle de son travail, Violette emploie souvent des comparaisons rustiques qui étonnent ; elle se juge comme un bœuf lourdement attelé qui peine en tirant sa charrue, elle parle de sa phrase « asthmatique » : alors que nous, ses lecteurs, n’y voyons qu’une sobriété difficile qui coupe la pensée en morceaux d’une brièveté de fléchettes, remarquables par leur exactitude à piquer droit sur le sens. Là aussi, toute la légèreté de l’élégance, comme ses longues jambes d’archère.

Ce contraste entre un masque disgracié et un corps de déesse que Maurice Sachs a si sadiquement évoqué dans le portrait, nommé « Lodève », de la femme qu’il exploita et désespéra, mais qu’il poussa à écrire, on peut également le rapprocher de la contradiction entre cette faim des êtres, – hommes ou femmes – qui caractérisait si douloureusement la romancière, et cette impossibilité de vivre avec qui que ce soit. Toujours aussi lucide, elle l’a signalé dans La Folie en tête : « Je hurle de solitude et je ne supporte personne ». Une de ces formules étincelantes qui peignent une situation sans recours, de même en ce qui concerne la défense d’enfanter venue de sa mère : « Elle a mis la police dans mes ovaires… » Comment résumer plus lucidement le vampirisme d’une génitrice ?

La proclamation de sa propre bassesse, de sa propre indignité, ce qui révolta tant le public des années 50, on n’en trouve pas d’autre exemple – hormis Genet, dans les œuvres de cette période. « Je me voulais statue sur mon socle. Je suis limace sur mon fumier ». L’auto-dévaluation de soi, à ce point, engendre la névrose, à moins d’en être le résultat ; mais de tout déséquilibre peut naître la création, et de ces ténèbres vient à nous, parfois, la lumière. Ainsi Fidéline, la grand-mère fée, dont les larmes tombent sur les grains de café qu’elle grille, quand elle constate avec sa petite-fille : « L’amour n’est pas notre destin ››. (L’Asphyxie).

De tous les livres de Violette (cet auteur du je, non du il ou elle), celui que je place le plus haut est La Vieille fille et le mort, antithèse diaboliquement trouvée avec Le Jeune homme et la mort. Cette femme si profondément frustrée qui nourrit sa solitude de regards dérobés, de contacts fortuits, qui se juge « limace sur son fumier » parce qu’on ne l’aime pas, ne peut l’aimer, voit un jour franchir sa porte un inconnu qui tombe, à peine entré, mort. Ce corps masculin est à sa portée, livré entièrement, chaud encore, elle peut l’étendre sur une table, disposer ses membres, elle est seule avec lui comme avec un amant. Que fait-elle donc, cette dévorée de famine, avec ce cadeau des enfers ? Elle le regarde, vide sa poche d’un ticket de métro, puis… Puis elle lui cire les souliers.

Je tiens cette scène pour un des sommets de la littérature française contemporaine. On a tous tué Violette Leduc à force de ne pas l’aimer. Le moment est venu de rendre les chaussures de cette morte éclatantes comme des soleils.

(Actes du colloque Violette Leduc, organisé à l’Université Charles-de-Gaulle à Lille 3, les 15 et 16 mars 1996, Éditions du Conseil scientifique de l’Université Charles-de-Gaulle – Lille 3, textes réunis par Michèle Hecquet et Paul Renard)

 UNE ROSE POUR VIOLETTE

Par Françoise d’Eaubonne

 

Quand, en 1966, Simone de Beauvoir me fit rencontrer Violette Leduc je fus frappée par la distance entre son mérite littéraire et son peu de succès auprès des lecteurs. Le livre qui la fit connaître du public, La Bâtarde, n’était pas plus un chef d’œuvre que ses titres précédents ; des titres comme Ravages ou La Vieille fille et le mort auraient dû être salués par la critique autant que ce dernier roman. De même, on a pu s’étonner que L’Amant de Marguerite Duras ait remporté un tel triomphe alors qu’elle était déjà la romancière de Hiroshima mon amour et de Des Journées entières dans les arbres qui prouvent des qualités aussi éclatantes ; mais la fortune littéraire est ainsi, et comme la foudre elle porte des coups capricieux. Violette qui devint pour moi une amie constante, et en qui je n’ai jamais trouvé les traits difficiles et les inégalités dont beaucoup se plaignirent, m’avait déconcertée avant cette rencontre lorsque j’avais lu ses premiers ouvrages. Je crois comprendre la raison de son peu d’approche du public avant le succès de La Bâtarde en pleine époque de ce qu’on a appelé la société de consommation, et au moment où s’ébauchait déjà la libération sexuelle, la revendication générale de jouissance était le trait le plus marquant de ces années gaulliennes ; une œuvre comme celle-là, un seul long cri d’affamée, d’asphyxiée, détonnait cruellement au milieu du concert. Faim d’amour, asphyxie de solitaire, ressassement infini de cet « océan de larmes » comme elle se baptisait elle-même, voilà qui irritait et décontenançait le lecteur français de ces année-là. Si La Bâtarde apporta à Violette une juste revanche, ce fut surtout en raison de la hardiesse des tableaux de mœurs et du cruel miroir où l’auteur osait se refléter pour tendre à son lecteur un exemple imprévu de regard sur soi-même ; les qualités d’écritures, si brillantes et si originales, qui existaient déjà dans les œuvres précédentes, ne furent prises en considération qu’après le plaisir de ce premier scandale qui fit monter les tirages.

Sartre a dit des écrits de Genet que c’était « l’épopée de la masturbation » ; de ce qu’a livré Violette Leduc on peut dire qu’il s’agit d’un « cantique de la frustration ». La frustration est déjà un sujet gênant et dérangeant pour le Français déterminé à consommer, à jouir, à vaincre ; même s’il n’y arrive pas, il doit au moins faire semblant d’avoir réussi. Sinon, il passe pour un pauvre type, la pire hantise de nos concitoyens. Un auteur qui en fait le sujet de son autobiographie peut échapper à ce jugement s’il considère ses privations et ses déceptions comme le point de départ d’un combat, le marchepied pour se hisser vers la revanche ; le frustré ne peut être acceptable que frémissant de rage et prêt à tout pour quitter l’escalier de service ; « à nous deux Paris ! » Mais faire de ce sort pire que le malheur ou la maladie l’objet d’un onirisme, le sujet d’une illumination, l’inspiration d’un chant profond à l’espagnole, d’un hymne à ces sphères célestes où l’on n’a pas pénétré et ne pénétrera sans doute jamais, voilà qui est proprement insupportable. Surtout chez une femme aussitôt taxée de masochisme et, de ce fait, accablée par le mépris d’une culture patriarcale qui n’admet que les victimes silencieuses ou, à la rigueur, revanchardes, mais couronnées de succès.

Voilà sans doute la principale raison pour laquelle le public français se détourna si longtemps avec humeur d’une écrivaine si prodigieusement douée que l’admiration aurait dû accueillir les premiers de ses essais. Il faut relire la critique de l’époque, aussi bien celle de droite avec les « foudres dérisoires » (dixit Sartre) du Figaro, que celles de gauche où l’ineffable Théophraste Renaudot (pseudo d’André Wurmser) sévissait dans les Lettres Françaises grâce au stylo effarouché d’un Père la Pudeur. « Ce n’est pas un peu ignoble, ce que vous faites là ? » osa écrire un autre collaborateur de ce journal, thuriféraire de cette Elsa Triolet dont nul n’aurait souvenance si elle n’avait pas été Mme Louis Aragon. Les exemplaires signés à foison par la débutante, au moment du service de presse, tombaient dans un gouffre aussi dépourvu de fond que le tonneau des Danaïdes. «À quoi sert que j’en envoie tant, même gratis, on ne les lit pas ››, me disait Violette en pleurant dans le café des Deux Magots.

À ce handicap s’ajoutait ce que fut le fléau, le vautour dévorateur de foie, le vampire attaché à l’infortunée : ce qu’elle appelait sa laideur. L’exagération est manifeste ; Simone de Beauvoir l’a proclamé dans sa préface à La Bâtarde ; la disgrâce physique n’empêcha pas Violette de se marier, ni de vivre une longue liaison homosexuelle et plus tard une aventure masculine qui, à l’âge de cinquante ans, révéla totalement sa féminité. Mais encore une fois l’époque jouait contre elle, car la connaissance d’une variété d’attraits fort différents dans l’aspect physique d’une femme est un phénomène relativement moderne. Longtemps, jusqu’aux années contestataires où la dictature de la mode fut radicalement remise en question, on baptisait de sex-appeal un type de « beauté » aussi standardisé que ce jargon venu d’Hollywood. Un certain air d’étrangeté, un désordre des traits, le cachet personnel d’une physionomie hors du commun ne furent découverts que fort tard par le cinéma ; la pire tare d’une femme était de ne pas correspondre au cliché sirupeux des sous-produits de Bardot ou de Marylin. L’extrême élégance de Violette qui fit croire, à son premier contact avec Beauvoir, qu’elle lui apportait « des confidences de femme du monde » était un combat pathétiquement héroïque contre son gros nez, ses pommettes basses et ses petits yeux qu’elle nommait si lucidement « des malins et des tristes ». Combat toujours reconduit, jamais abandonné et toujours vaincu. Quand elle se proposait de passer du bleu sombre sur ses cils, aussitôt lui venait la comparaison la plus juste et la plus féroce : « Mes cils de cochon ! »

Mais la beauté et l’audace de sa toilette, la grâce d’une silhouette qui fit de grands couturiers lui prêter des robes, la justesse des détails de sa parure, tous ces dons se retrouvent dans la réussite de son écriture. Elle fut ravie que je l’aie constaté dans la page que je lui consacrai au cours de mon travail sur Isabelle Eberhardt à qui elle ressemble sur plus d’un point (la marginalité, la neurasthénie aiguë, les mœurs insolites, la passion d’écrire, le soin vestimentaire.) Son adjectif toujours stupéfiant de justesse et la rigueur de ses paragraphes offrent à la sensibilité du lecteur le plaisir esthétique que peut inspirer la vue d’un mannequin de haute couture. Quand elle parle de son travail, Violette emploie souvent des comparaisons rustiques qui étonnent ; elle se juge comme un bœuf lourdement attelé qui peine en tirant sa charrue, elle parle de sa phrase « asthmatique » : alors que nous, ses lecteurs, n’y voyons qu’une sobriété difficile qui coupe la pensée en morceaux d’une brièveté de fléchettes, remarquables par leur exactitude à piquer droit sur le sens. Là aussi, toute la légèreté de l’élégance, comme ses longues jambes d’archère.

Ce contraste entre un masque disgracié et un corps de déesse que Maurice Sachs a si sadiquement évoqué dans le portrait, nommé « Lodève », de la femme qu’il exploita et désespéra, mais qu’il poussa à écrire, on peut également le rapprocher de la contradiction entre cette faim des êtres, – hommes ou femmes – qui caractérisait si douloureusement la romancière, et cette impossibilité de vivre avec qui que ce soit. Toujours aussi lucide, elle l’a signalé dans La Folie en tête : « Je hurle de solitude et je ne supporte personne ». Une de ces formules étincelantes qui peignent une situation sans recours, de même en ce qui concerne la défense d’enfanter venue de sa mère : « Elle a mis la police dans mes ovaires… » Comment résumer plus lucidement le vampirisme d’une génitrice ?

La proclamation de sa propre bassesse, de sa propre indignité, ce qui révolta tant le public des années 50, on n’en trouve pas d’autre exemple – hormis Genet, dans les œuvres de cette période. « Je me voulais statue sur mon socle. Je suis limace sur mon fumier ». L’auto-dévaluation de soi, à ce point, engendre la névrose, à moins d’en être le résultat ; mais de tout déséquilibre peut naître la création, et de ces ténèbres vient à nous, parfois, la lumière. Ainsi Fidéline, la grand-mère fée, dont les larmes tombent sur les grains de café qu’elle grille, quand elle constate avec sa petite-fille : « L’amour n’est pas notre destin ››. (L’Asphyxie).

De tous les livres de Violette (cet auteur du je, non du il ou elle), celui que je place le plus haut est La Vieille fille et le mort, antithèse diaboliquement trouvée avec Le Jeune homme et la mort. Cette femme si profondément frustrée qui nourrit sa solitude de regards dérobés, de contacts fortuits, qui se juge « limace sur son fumier » parce qu’on ne l’aime pas, ne peut l’aimer, voit un jour franchir sa porte un inconnu qui tombe, à peine entré, mort. Ce corps masculin est à sa portée, livré entièrement, chaud encore, elle peut l’étendre sur une table, disposer ses membres, elle est seule avec lui comme avec un amant. Que fait-elle donc, cette dévorée de famine, avec ce cadeau des enfers ? Elle le regarde, vide sa poche d’un ticket de métro, puis… Puis elle lui cire les souliers.

Je tiens cette scène pour un des sommets de la littérature française contemporaine. On a tous tué Violette Leduc à force de ne pas l’aimer. Le moment est venu de rendre les chaussures de cette morte éclatantes comme des soleils.

(Actes du colloque Violette Leduc, organisé à l’Université Charles-de-Gaulle à Lille 3, les 15 et 16 mars 1996, Éditions du Conseil scientifique de l’Université Charles-de-Gaulle – Lille 3, textes réunis par Michèle Hecquet et Paul Renard)

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Mon choc n’est pas unique

Mon choc n’est pas unique

 Violette Leduc a beaucoup parlé de son égocentrisme et de son narcissisme. Elle se le reprochait souvent dans son œuvreadmettant que tous ses malheurs n’étaient qu’une « rançon de[s]on égocentrisme ». Elle en parle encore avec vigueur dans une de ses dernières interviews radiophoniques – une Radioscopie de Jacques Chancel sur France Inter, en avril 1970, au moment de la sortie de La Folie en tête. Elle dit à ce sujet : « Je ne comprends pas pourquoi je n’en ai pas marre de continuer à parler de moi. » (tout en regrettant parfois, dans d’autres circonstances : « Ah ! si je pouvais tout dire », à propos de Jacques Guérin et de Simone de Beauvoir…).Ajoutant, comme pour se justifier, qu’elle n’avait pas d’imagination et qu’elle n’était « presque pas intelligente »Elle s’accordait tout de même une certaine sensibilité

Beaucoup de ceux qui l’ont connue dans la période 1945-1964, avant le succès de La Bâtarde, ont parlé et parfois souffert de cet égocentrisme, qui s’exprimait certainement par des aspects pas vraiment aimables de Violette. Certains n’hésitaient d’ailleurs pas à voir en Violette un « monstre d’égocentrisme » (comme elle le disait d’ailleurs volontiers d’elle-même).

Ainsi, Simone de Beauvoir écrit dans La Force des choses, à la date du samedi 31 mai 1958, date mémorable de la prise de pouvoir du général de Gaulle : « V. L. arrive et me tombe dans les bras. Et me voilà plongée dans les histoires de son immeuble : le séquestré du 3e, à qui elle a porté du riz au lait, qui l’a reçue en slip, puis qui s’est habillé, cravaté, qui a tenu des discours “politiques sur le palier ; Chantal qui avait quinze ans, des cheveux immenses, trois trous dans le cœur, qui est restée vingt-six heures sur la table d’opération et qui est morte ce matin, vidée de tout son sang. ». Simone de Beauvoir a l’esprit ailleurs, entièrement mobilisé par le « coup d’État » qui menace la République. Violette l’exaspère par toutes ces histoires qui ne la concernent pas.

Thérèse Plantier, qui a fait sa connaissance en 1957 par l’intermédiaire de Simone de Beauvoir, et lectrice fascinée de L’Affamée et de Ravages (elle avait à cette époque écrit à Violette : « Vous écrivez comme Van Gogh peint. »)m’a raconté comment elle avait rencontré Violette et combien celle-ci était à cette époque presquentièrement centrée sur elle-même. J’ai osé dire un jour à Thérèse : « Elle était si malheureuse. » Et Thérèse de me répondre vertement : « Elle n’avait pas le privilège du malheur. » Plus tard, dans un livre de l’écrivain mondain Jean Chalon, j’ai pu lire : « Violette Leduc ne s’intéresse qu’à elle. »

Et pourtant, Simone de Beauvoir apprécie dès 1945 la compagnie de Violette. Elle accepte bien volontiers ses invitations dans les restaurants que Violette approvisionnait avec son marché noir – « le Castor » ne refusait pas champagne et langoustes offerts par VioletteBeauvoir note,toujours dans La Force des choses : « Elle était gaie et souvent drôle. » Violette cherchait la compagnie des autres et savait fort bien qu’elle pouvait lasser par ses gémissements. Maurice Sachs ne l’avait-il pas mise en garde sur le fait que les homosexuels, dont Violette recherchait tant la compagnie, fuyaient les femmes ennuyeuses ? Seule, Thérèse Plantier(«ma plus cruelle ennemie », m’a dit Violette avec jubilation le 6 septembre 1971) n’a jamais voulu reconnaître cet humour et cette drôlerie. Lui en faisant part, elle me répondit un jour : « Alors, elle me privait »

Cette drôlerie, cet humour souvent corrosif, Violette en était fortement pourvue et en faisait généreusement profiter ceux qu’elle approchait. Partout où elle vivait, partout où elle passait : à Paris, puis plus tard à Faucon et au cours de ses voyages. Et on retrouve bien cela dans son magnifique récit Trésors à prendre, paru en 1960 et relatant le voyage qu’elle avait entrepris en septembre-octobre 1951. Maurice Nadeau écrivit à ce sujet : « Violette Leduc voit tout, entend tout, et s’insinue dans les drames de l’amour et de la terre, ces drames mijotés pendant des années et qui éclatent un beau jour en fleurs de sang, en évasions dans le merveilleux. »

Non, Violette ne se contentait pas de se regarder le nombril. Dans Trésors à prendretout particulièrement, on sent ce souci de Violette pour l’autre. On décèle ses qualités d’observation et d’écoute. Cet humour, cette drôlerie, éclatent dès les premières pages lorsqu’elle décrit son voyage dans le train Paris-Vichy :

 « Les voyageurs dans le train Paris-Vichy en été sont tous des jaunes, je veux dire des bilieux. Nous sommes sept femmes dans le compartiment, une jeune fille acide, un scout laiteux qui voyage seul, qui se suffit. Un quatuor de jaunes s’est formé. D’une même maladie est née une confrérie. Quatre femmes ont souffert, souffrent et souffriront de leur foie. Elles entrent dans le vif du sujet, décrivent leurs vertiges, leurs nausées, leur bile… La vieille dame de Compiègne dit mon foie comme elle dirait mon chéri”. » 

 Plus tard, dans le récit, elle rencontre un homme nord-africain (« le sidi »), qui vend des tapis et à qui une patronne de restaurant refuse un repas. Il est de même humilié par les clients et habitués. Elle se culpabilise de ne pas avoir pris sa défense et se sent méprisée comme le fut le sidi. Dans ce livre majeur qu’est Trésors à prendre, on s’aperçoit que Violette s’intéresse à tout et à tous – et surtout aux plus humbles et aux démunis. « Elle avait le don du contact, surtout avec les gens simples »disait Dominique Rolin, l’écrivaine qui l’avait beaucoup soutenue en tant que jurée du prix Goncourt. Rien n’échappe à Violette. Elle passe tout au crible avec toujours beaucoup de bienveillance : « Hommes, femmes, enfants rencontrés tout au long de mes existences, vous serez toujours ma prière en suspens. »

Violette savait observer, écouter et partager. Elle ne partageait certes pas volontiers son argent. Elle revendiquait ouvertement son avarice, se traitait de « pauvre radine ». Elle avoue dans sa Radioscopie qu’elle ne faisait pas beaucoup de cadeaux. Les anecdotes sur son avarice affluent. Ainsi, quand elle recevait la célèbre antiquaire Madeleine Castaing à Faucon pour des « festivals de paresse », toutes deux se livraient également à des concours de radinerie. Elles avaient décidé de payer à tour de rôle la nourriture de la semaine et chacune trouvait des prétextes pour ne pas trop acheter la semaine où elle devait s’acquitter des courses

Mais Violette ajoute, toujours dans sa Radioscopie : « Il n’y pas que les cadeaux et l’argent, on peut donner beaucoup de soi-même autrement. » Et c’est vrai que Violette donnait beaucoup d’elle-même, en nous offrant si généreusement un récit aussi sincère de son vécu. C’était de plus une merveilleuse conteuse. Mais je voudrais surtout insister sur sa qualité d’écoute de l’autre. Sans doute cette qualité a-t-elle été beaucoup moins évidente au plus fort de sa dépression et de son état proche de la folie. Mais pendant les dernières années de sa vie, ceux qui l’ont approchée à Paris ou à Faucon peuvent en témoigner : elle voulait aussi qu’on l’aime et ceci malgré « ses cris et ses larmes ». Comme l’écrit dans Fille de Carole Achache, lorsque Violette débarque inopinément et en pleurs chez sa mère Monique Lange (Carole avait huit ans), « ses pleurs sont gais, confortables. Je ne ressens aucune tristesse en la regardant. » Les lamentations de Violette avaient, en effet, un caractère souvent comique… Elle en faisait volontiers un spectacle. Parfois, elle s’écriait aussi, effrayée quand elle avait l’impression qu’on la regardait effrontément ou qu’on lui faisait une remarque désagréable : « Vous ne m’aimez pas ! » (un  jour, à la terrasse d’un bar de Vaison-la-Romaine). Il lui serait même arrivé, lorsqu’on la dévisageait,de soulever sa perruque et de tirer la langue…

Après le succès de La Bâtarde, beaucoup de lecteurs lui ont écrit. Certains lecteurs éblouis, comme je le fus, ont sollicité une rencontre ou sont passés par des connaissances communes pour avoir la possibilité de lui parler et lui faire part de leur admiration. J’ai pu avoir un certain nombre de témoignages qui m’assurent qu’assez souvent Violette répondait, ne serait-ce que par un petit billet d’une demi-page de cahier quadrillé,écrit à l’encre bleue. Quelques mots toujours percutants. Au gré de ses humeurs et de sa santé, il lui arrivait de proposer un rendez-vous chez elle ou dans un bar, voire un restaurant célèbre de Saint-Germain-des-Prés, par exemple – elle ne payait pas l’addition ! Anne Teyssiéras, jeune poétesse qu’elle mentionne dans une de ses lettres, m’a dit qu’elle lui avait ouvert très gentiment sa porte, au  20 rue Paul-Bert, au moment même de la sortie de La Bâtarde, alors qu’elle était très sollicitée ; il y avait même des paparazzis devant la porte de l’immeuble qui voulaient « photographier le monstre »À cette époque Violette fut d’ailleurs très entourée de mondains qui, par la suite, lui ont reproché de trop parler d’elle. Ils auraient tellement aimé qu’elle parlât d’eux…

« Lecteur, mon lecteur », « lecteur, partageons »dit souvent Violette dans son autobiographie. Elle avait envie de savoir qui était ce lecteur qu’elle interpelait si souvent. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu rencontrer Violette quand j’ai découvert La Bâtarde en 1969. J’ai mis du temps à me décider à lire cette Bâtarde. On m’en parlait trop… J’avais en outre été irrité par les affiches racoleuses du film Thérèse et Isabelle placardées dans Paris. Le hasard fit que La Bâtarde était bien en évidence chez une amie à qui je rendis visite un soir de février 1969. J’ai commencé à lire quelques lignes. L’éblouissement, le grand choc. J’ai emporté le livre chez moi et je l’ai lu, transporté par l’émotion, dans la nuit. J’ai tout fait ensuite pour rencontrer Violette. Cela m’apparaissait vital. Après tout, Brigitte Bardot, ayant lu La Bâtarde, avait souhaité rencontrer l’auteure de ce livre qu’elle avait trouvé magnifique et bouleversant. Alors, pourquoi pas moi…

Violette, quand elle rencontrait son lecteur, faisait en sorte de ne pas le décevoir. Elle se préparait, s’habillait coquettement, briquait son deux-pièces de la rue Paul-Bert ou sa maison de Faucon. Elle était d’une ponctualité extraordinaire. Elle remerciait d’emblée le lecteur-visiteur d’être venu la voir et de la lire avec autant « d’indulgence et d’enthousiasme ». Son accueil était très chaleureux. La comédienne Michèle Baker, qui a joué dans Le Taxi, avait fait (avec Erik Borja, le metteur en scène) le voyage à Faucon, en février 1972, avant les représentations de la pièce au caféthéâtre « Le Sélénite ». Elle m’a confié combien elle avait été saisie par autant de gentillesse et de modestie. Violette veillait à vous mettre à l’aise et à vous faire parler de vous. Elle s’intéressait réellement à vous, vous questionnait avec délicatesse, sur ce que vous faisiez, ce que vous aimiez. Cela n’était pas feint. Elle écoutait vraiment. D’ailleurs, il lui arrivait de revenir souvent quelques moments plus tard sur une parole que vous aviez prononcée pour vous demander des précisions. Un jour,elle m’a questionné avec empressement pour savoir comment était habillée Simone de Beauvoir, que j’avais vue distribuer le journal La cause du peuple, en avril 1971.

Violette avait aussi beaucoup de tact. Quand elle s’apercevait qu’elle parlait beaucoup trop d’elle-même, elle y mettait un terme pour revenir à vous. Elle ne s’emportait que si on lui disait, par exemple, qu’elle avait autant de talent que Jean Genet. « Tu perds la tête »m’a-t-elle rétorqué quand j’ai osé le faire assez maladroitement.

À Faucon, des admirateurs venaient spontanément la voir. Cela dépendait de son humeur mais l’été 1970, celui de la sortie de La Folie en tête, a été très occupé par ces visites. Parfois, elle s’en plaignait un peu en disant avec humour que cela lui prenait beaucoup de temps et, de plus, que cela lui coûtait cher : « On dit que je suis radine mais j’offre quand même mon whisky ! »

À Faucon, où je suis allé régulièrement plusieurs fois par an, et parfois pour de longs séjours, pendant une quinzaine d’années (1971-1986), les gens ont aussi gardé de Violette le souvenir d’une personne certes un peu fantasque, quand ils ont fait sa connaissance, mais combien attachante et gentille. On l’appelle « La Violette », puis « Madame Violette » – et ensuite « Violette ». Elle n’était pas fière et se souciait de ce qu’on pouvait penser d’elle« toujours emmaillotée dans le qu’endira-t-on ». Elle s’intéressait aux travaux des agriculteurs, y participait volontiers pour qu’on lui donne une poignée de cerises ou un vieux poireau… Elle s’est fait plusieurs amies dont Anna Douillon, une dame pieuse qui tenait le café de Faucon près de la maison de Violette. Mais aussi la merveilleuse Thérèse Beaumont – Violette parle dans La Chasse à l’amour, sous le nom d’Apolline, de cette octogénaire originale qui lui récitait des poèmes de Victor Hugo pendant des heures, pour calmer ses angoisses lorsqu’elle est arrivée à Faucon en 1961 :

« Émilie me l’a raconté : Apolline s’est dépossédée. Elle a tout donné à son fils. Ça la regarde. Son mari mort, elle a opté pour le vagabondage. Sa pauvreté l’égare. Qui lui impose de cueillir de l’herbe pour les lapins à quatre heures du matin ? L’aurore et la rosée. Elle se veut libre comme l’air. Elle l’est. Elle ravaude ses rêves de femme aux entraves en ravaudant ses frusques. Elle a été la plus riche du pays. Elle préfère, aux bassines de confiture, les bols de nourriture que lui donnent ses vieilles amies. »

Elle croque un portrait également croustillant de la mère de Thérèse Plantier, Francine (Émilie dans La Chasse à l’amour)– on oublie souvent que c’est Thérèse (Georgette dans le même récit) qui a fait connaitre Faucon à Violette : « Elle m’invita à Marseille. Imprudence. Je devins vite insupportable. Admettons. Je prends tous les torts. Elle m’expédie chez sa mère dans un village de Provence. » Elle évoque la grande complicité entre Thérèse et sa mère pour conclure : « Georgette adorait Émilie. Émilie adorait Georgette. Elles déraillaient à l’unisson. »

« Qu’est-ce que j’aime de tout mon cœur ? La campagne. Les bois, les forêts que je commence à apprécier, que je quitterai. Ma place est chez elle et chez eux. Je me tromperais si je m’installais ailleurs. » (La Bâtarde). Violette meurt à Faucon le dimanche 28 mai 1972 à 17 heuresÀ l’enterrement du mercredi 31 mai après-midi, le Tout-Faucon est là, pas le Tout-Paris. Thérèse Plantier, visage rageur, s’affiche ostensiblement devant l’église où des « intimes » et récentes connaissances ont cru bon de faire rentrer Violette« Ça ne peut pas lui faire de mal »ai-je entendu un de ces « intimes » répondre à une dame fauconnaise qui s’insurgeait contre cette décision – Violette n’avait en effet jamais manifesté le moindre sentiment religieux.

Il fait beau. Le cercueil est porté par des hommes de Faucon. Moment particulièrement émouvant : les enfants saluent le cercueil lorsqu’il passe devant l’école. Les fidèles Monique Lange et Odette Laigle, deux amies très proches travaillant chez Gallimard, sont venues de Paris. Madeleine Castaing et Daniel Depland étaient là depuis quelques jours. Simone de Beauvoir n’est pas venue, redoutant, parait-il, que l’enterrement ne soit trop « mondain »… Jacques Guérin non plus. Eux qu’elle avait tant aimés

 Jean-Claude Arrougé

Intervention au Colloque international “La Bâtarde a 50 ans” organisé par Mireille Brioude, Anaïs Frantz et Alison Péron,  les 17 et 18 octobre 2014 à Paris

L’enterrement de Violette Leduc

par Carole Achache, fille de Monique Lange, et auteur de Fille de. Ouvrage dans lequel Carole Achache fait, entre autres, un portrait de Violette

https://ateliersdecritureac.wordpress.com/2014/04/26/lenterrement-de-violette-leduc/comment-page-1/#comment-40

Violette à Faucon

Maison de Violette

La maison de Violette acquise en 1965 grâce à La Bâtarde

Violette à Faucon

Fin avril 1961, Violette arrive à la gare Saint-Charles à Marseille. Sur le quai l’attendent Thérèse Plantier et son jeune (troisième et nouveau) mari, Michel Estivalet. Dès qu’elle les voit, Violette s’écrie en parlant d’elle : « Voilà le monstre ! ».Violette a répondu à l’invitation que Thérèse lui avait faite quatre ans plus tôt, en avril 1957. Thérèse Plantier était une grande admiratrice de Violette Leduc, une personne intelligente et extrêmement cultivée.

Dans La Chasse à l’amour, Violette évoque sa rencontre avec Thérèse. Violette, avec la malice dont elle était assez coutumière, écrit : « Les amis de nos amis sont parfois nos amis. ». Roublarde, Violette évite ainsi de dire que c’est en fait par l’intermédiaire de Simone de Beauvoir qu’elles se sont connues.

Thérèse a rencontré Simone de Beauvoir après la sortie du Deuxième Sexe en 1949. Elle lui avait écrit pour lui faire part de son admiration. Simone de Beauvoir et Thérèse ont ensuite échangé régulièrement de longues et belles lettres. Elles se voyaient aussi lors des séjours de Thérèse à Paris. Simone de Beauvoir avait encouragé Thérèse à écrire et à se faire éditer. Thérèse avait jusque-là écrit Les Anges diaboliques (1945) et travaillait à Leçons de ténèbres (1959). Deux romans dont elle n’était pas très fière. Elle écrira par la suite des beaux poèmes et des essais décapants.

Lors d’un passage de Thérèse en 1957 à Paris, Simone de Beauvoir invite Thérèse à venir chez elle, dans son studio, rue Schœlcher derrière le cimetière Montparnasse. Dans la conversation, Thérèse dit qu’un livre actuellement ne la quitte plus, c’est L’Affamée. Simone de Beauvoir, n’en croyant pas ses oreilles, fait répéter à Thérèse ce qu’elle vient de lui dire, puis lui demande, rassurée d’avoir bien entendu, d’aller rendre visite à Violette, actuellement en maison de repos pour grave dépression nerveuse, à la Vallée-aux-Loups de Châtenay-Malabry. Afin de gagner la confiance de Violette, Simone de Beauvoir donne à Thérèse un des exemplaires de luxe de Thérèse et Isabelle, qu’a fait imprimer le parfumeur, collectionneur et mécène Jacques Guérin. Thérèse rend visite dès le lendemain à Violette qu’elle trouve dans un sinistre état psychologique. Elle se dit poursuivie par une foule d’inconnus à la solde d’elle ne sait qui, peut-être de Jacques Guérin, ce dandy homosexuel qu’elle aime d’un amour fou. Thérèse l’invite à venir se reposer quelque temps à Marseille.

Violette ne fit le voyage qu’en avril 1961, après avoir régulièrement vu Thérèse à Paris et longuement correspondu avec elle dans des lettres très personnelles. Une correspondance très précieuse qui nous renseigne sur ce que Violette vivait et ressentait à cette époque, notamment sa relation orageuse avec René, son beau maçon de Bagnolet. Une relation qui la mettait dans un tel état qu’elle avait quasiment interrompu l’écriture de ce manuscrit qui allait devenir La Bâtarde. Simone de Beauvoir s’en inquiétait beaucoup. Thérèse est même allée voir René Gallet, le suppliant d’arrêter de rendre malheureuse Violette : « Laissez-la tranquille, elle a du génie, vous n’en avez pas », lui aurait-elle dit…

À propos de ce séjour marseillais d’environ un moisViolette dit dans La Chasse à l’amour « Je devins vite insupportable, admettons, je prends tous les torts ». Thérèse confirme qu’en effet, ce fut pénible… Violette se plaignait toujours que Simone de Beauvoir ne lui écrivît pas aussi souvent qu’elle l’aurait souhaité : « Elle ne m’a pas écrit… », gémissait-elleThérèse, alors institutrice pour élèves « inadaptés », était en retard tous les jours à l’école à cause de Violette qui faisait tout pour la retenir. « J’ai même été obligée de lui faire un lavement »… Ce qui est exact, c’est que c’est bien une Thérèse excédée qui l’« expédie » chez sa propre mère à Faucon.

Violette a un coup de foudre pour ce village. Elle en parle merveilleusement dans La Bâtarde et dans La Chasse à l’amour. Violette est dans un premier temps accueillie par la mère de Thérèse, ancienne directrice d’école, une dame originale au caractère bien trempé, qu’elle nomme Émilie dans La Chasse à l’amour : « Émilie adorait Georgette, Georgette adorait Émilie, elles déraillaient à l’unisson. » Pourquoi avoir appelé Thérèse « Georgette » ? Pourquoi avoir encore nié qu’elle était écrivaine ? Pourquoi ne pas avoir reconnu qu’elle l’avait aidée ?

Lors du choc salutaire de 1961, en tout cas, Violette découvre ce village du Vaucluse : « Faucon était haut. Vu de loin, il dégringolait vers la droite. Il se tenait à gauche. Un village âgé en pierres. Des maisons moins anciennes, au toit rouge vif, dévalaient dans les prairies. Rien ne le protégeait. Il se montrait. Une longue bête au pelage bleuté, le dos épais, s’était couchée le long du ciel. Une colline ondulait sous cette bête. C’est le mont Ventoux, ses pentes et ses forêts prises dans la brume du soir. Le vieux village apparut de nouveau. Un écran de sapins le préservait jusqu’à ses premières meurtrières. »

Violette se rend compte qu’elle vient de trouver à Faucon l’endroit rêvé où elle pourra envisager de venir plusieurs mois par an, l’été. Elle parle de ce village provençal dès le 15 mai 1961 dans La Bâtarde. Violette écrit et finit ce roman dans les collines boisées de Faucon : « Qu’est-ce que j’aime de tout mon cœur ? Les bois, les forêts. Ma place est chez eux, ma place est chez elles ».

Violette se lie facilement aux villageois qu’elle aide dans la récolte des fruits, moyennant une poignée de cerises ou un vieux poireau. On se demande tout de même qui est cette écrivaine qui ne gagne pas autant d’argent que Françoise Sagan… Les enfants polissons l’appellent « la Violette », les adultes « madame Violette ». Elle trouve aussi une merveilleuse complice en la personne de Thérèse Beaumont, délicieuse octogénaire, la mémoire de Faucon, dont elle parle si bien dans La Bâtarde et La Chasse à l’amour (Apolline). Un personnage poétique qui a laissé tous ses biens à ses enfants et qui passe son temps à vagabonder dans les maisons et ruelles de Faucon, à rendre mille services aux uns et aux autres : « Elle se veut libre comme l’air. » Quand Violette est angoissée, Thérèse Beaumont lui récite pendant des heures des poèmes de Victor Hugo.

Après le mois passé chez madame Plantier (qui l’avait bien prévenue que son accueil était « provisoire »), Violette doit trouver des solutions de logement – sinon elle sera contrainte de repartir à Paris. Ce qui la désespère. Après de multiples démarches et de tristes expériences, Violette découvre près de l’église la maison « la plus sévère de Faucon », qu’elle considère comme l’une des plus « belles surprises de [s]a vie ». Une maison habitée seulement au mois d’août. Violette obtient des propriétaires de la louer le reste du temps. Violette s’emballe pour cette maison sans confort mais d’allure hautaine et faisant face au Ventoux. Elle sympathise immédiatement avec ses voisins, madame Douillon, une « sainte femme » qui aide le curé à entretenir l’église, ainsi qu’avec Marcelle et René Maurel. Elle partage volontiers avec eux des « boules de pastis » et des repas. Les Maurel l’emmènent souvent en balade. C’est par ailleurs Marcelle Maurel qui lui donne l’idée d’écrire la nouvelle La Femme au petit renard, un texte sur la solitude et la misère, qu’elle entreprend avant la sortie de La Bâtarde et qui sera publié en 1965.

C’est une sorte de renaissance. Violette écrit dans la campagne fauconnaise : « Je retrouve ma place chaque jour sur l’herbe foulée, comme je retrouverais ma place au bureau et j’en suis contente », écrit-elle à Simone de Beauvoir le 15 août 1961. À l’automne 1962, après plusieurs mois passés à Biarritz auprès de sa mère souffrante et un nouvel été à Faucon, Violette revient à Paris dans son deux-pièces, 20 rue Paul-Bert, dans le 11e arrondissement. Elle soumet à Simone de Beauvoir l’avancement de son manuscrit. Simone de Beauvoir est enthousiaste : « Vous avez fait du bon travail. » Violette persévère et remet tous les quinze jours sa copie à S de B (comme Violette la nommait à ses amis). Plus rien ne doit l’empêcher désormais d’aller jusqu’au bout de ce travail démarré dans la douleur. Plus de René, plus d’épuisement dans des amours impossibles. Tout doit être donné à cette Bâtarde, nom choisi par S de B pour cette autobiographie. Encore deux étés 1963 et 1964 à Faucon. Le temps de finaliser La Bâtarde, de corriger les épreuves et d’attendre dans l’angoisse sa sortie en septembre 1964. Car tout se joue à Paris en cette rentrée de 1964.

Le succès du livre est foudroyant. 100 000 exemplaires sont vendus en quelques semaines. Ces premières rentrées d’argent permettent à Violette d’envisager d’acheter la maison de Faucon ; les propriétaires sont d’accord… Elle en devient donc propriétaire en août 1965.

La maison qu’elle a achetée « très cher » est en triste état. Violette doit entreprendre de grands travaux et affronter les entrepreneurs pour faire notamment réparer la toiture et régler les problèmes d’évacuation des eaux usées. « Cela ne sent pas la violette chez vous », lui disent certains villageois. Elle cède parfois au découragement et pense que cette maison est maudite. Elle finira par se réconcilier avec elle et à l’aimer passionnément. Elle s’y installe définitivement en 1969 et ne la quittera quasiment plus.

Il y eut un « avant » et un « après » Bâtarde. Violette, devenue la coqueluche des journalistes et du Tout-Paris à l’automne 1964, est prise dans un tourbillon mondain. Mais très vite elle s’aperçoit que finalement elle n’est réduite qu’à un rôle de « monstre à photographier » et retombe dans un état dépressif. Ce succès est un « coup de vieux », confie-t-elle à Simone de Beauvoir. Seul un retour à Faucon peut lui être salutaire. Elle entreprendra donc la suite de son autobiographie dans les bois et les forêts de Faucon. Pendant trois ans, l’été, Violette est obligée de quitter sa maison en pleine rénovation. Elle passe ainsi plusieurs étés à Mollans-sur-Ouvèze et s’offre quelques voyages à l’étranger, notamment en Sicile, en 1966, et au Maroc en janvier 1967.

C’est à Faucon, pendant l’été 1965, que Violette se découvre une grosseur au sein. Les médecins de Vaison lui disent de ne pas paniquer. Un spécialiste parisien lui conseille de venir faire des examens en urgence. Elle rentre finalement à l’automne et se fait opérer pour un cancer de « degré zéro », lui assure-t-on. Une deuxième opération devait aboutir à une ablation du sein en décembre 1968 et à de longues séances de radiothérapie.

Revenue à Faucon en juin 1969, Violette s’installe enfin dans sa « petite maison » rénovée et accède à un confort qui lui semble « un conte de fées ».

Violette reçoit volontiers des admirateurs et des amis dans sa maison. Des fidèles comme l’antiquaire Madeleine Castaing, amie intime de Jacques Guérin, et qui vient faire des « festivals de paresse » à moindre frais. Quand une « radine » s’installe chez une autre « radine »… Monique Lange, l’amie des bons et mauvais jours, qui l’a tant soutenue, notamment chez Gallimard, le peintre Michel Warren avec qui Violette s’est beaucoup affichée dans les boîtes homosexuelles et qui lui rappelle Maurice Sachs et Jacques Guérin, ainsi que l’attentionnée et adorable Françoise d’Eaubonne. Daniel Depland est, l’été, son voisin à Faucon, où sa famille possède une maison. Il publie en 1969 un premier livre dédié à Violette, La Java, chez Jean-Jacques Pauvert. Daniel est très proche de Violette à cette époque. Pierre Démeron, journaliste littéraire au Nouveau Candide et à Elle, fait plusieurs séjours chez Violette. Son excentricité l’amuse mais lui donne aussi quelques soucis. Toujours « emmaillotée dans le qu’en-dira-t-on », elle est ainsi paniquée en le voyant faire sécher en plein air sur une corde à linge des billets de banque, qu’il avait laissés dans son pantalon en le lavant. « Que va penser madame Douillon ? », s’écrie-t-elle.

Concernant Thérèse Plantier, ces onze ans passés par Violette à Faucon ne sont faits que de fâcheries et de réconciliations. Le village se tient au courant des états de leur relation… C’est l’un des sujets de conversation favoris à l’épicerie du village. Une première dispute pour une « niaiserie » a lieu en janvier 1962, la brouille ne dure pas. En revanche, dans une lettre datée de l’été 1965, Violette écrit à S de B : « Thérèse Plantier me déteste de plus en plus, mais elle me laisse tranquille. » Une explication possible : Thérèse n’a pas supporté le succès de La Bâtarde – elle qui ne parvient pas à se faire éditer, si ce n’est à compte d’auteur. Elle qui vantait tant le génie de Violette, se répand partout en propos fielleux, voire calomnieux, sur la « basse littérature » qui ressort de « cette Bâtarde ». Elles finissent par se réconcilier et passent même de joyeux moments en 1968 : « Thérèse est gentille, très amicale », écrit Violette à S de B le 13 août 1968. Violette sait aussi être « odieuse », comme elle le reconnaît dans une lettre adressée à Thérèse le 28 août 1968. Thérèse parlait souvent de soirées très animées et bien arrosées chez Violette en compagnie de DD (Daniel Depland) et PD (Pierre Démeron). Le 28 avril 1969, Violette écrit à Thérèse en l’appelant « ma petite chérie ». Mais rien ne va plus quelques mois plus tard. Dans une lettre du 26 septembre adressée à S de B, Violette écrit : « Thérèse a été très méchante, je suis encore fâchée avec elle. » La fâcherie dure cette fois-là plus de deux ans. Thérèse n’hésite pas à agresser verbalement Violette aux terrasses de café ou dans d’autres endroits en vue à Vaison. Elles finissent par se réconcilier (un peu) à Noël 1971… « Thérèse Plantier a voulu se réconcilier, j’ai accepté. On verra », écrit-t-elle à S de B le 30 décembre 1971. Quelques mois avant sa mort. Françoise d’Eaubonne, qui a eu plusieurs fois fort à faire avec Thérèse Plantier, assure que cette dernière « enviait férocement » Violette qui, elle, la « plaignait avec une indulgence jamais démentie ». 

Après le temps de La Bâtarde, c’est le temps de La Folie en tête. Violette assure parfaitement la promotion de l’ouvrage et revient à Paris, au printemps 1970. Dans son interview à Radioscopie, elle dit toutefois n’avoir qu’une hâte : repartir à Faucon. À Paris, elle n’est qu’une facette et n’a plus la santé pour y vivre, gravir les six étages de son deux-pièces, faire face à la « fraîcheur » de ses voisins de palier, à la mise en « quarantaine » de l’immeuble et sortir le soir…

L’été 1970 n’est pourtant pas de tout repos à Faucon. Des admirateurs viennent lui rendre spontanément visite et l’envahissent un peu. Elle les accueille (presque) toujours chaleureusement. Elle, si « radine », offre même son whisky à des gens qu’elle ne connaît pas, dit-elle avec humour à Marcelle Maurel, sa plus proche voisine. Les amis sont également nombreux à venir la voir. 

À l’automne 1970, Violette attaque un texte, bref dialogue elliptique et amoureux entre un frère et une sœur. Elle ne recule devant aucun sujet audacieux, voire tabou. On ignore quelle est l’idée de départ de ce récit – pour quelqu’un disant n’avoir pas d’imagination. Elle était pourtant bien contente de son Taxi, comme d’un bon tour qu’elle a joué, et prévoyant qu’il serait apprécié plus tard… C’est un beau texte poétique dont la fin est clairement prémonitoire, quand elle fait dire à la jeune fille qui descend du taxi : « La mort me tend mon sac. Elle est aux petits soins. Elle me fait des avances. » Le Taxi devait être joué en 1972 dans un café-théâtre, Le Sélénite, mis en scène par Erik Borja. Ce dernier fit le déplacement à Faucon avec les deux comédiens. Violette fut ravie d’une telle initiative. Elle dit pourtant aux protagonistes qu’elle appréhendait l’accueil du public et qu’elle aurait trouvé plus « saisissante » la présence d’une auto sur scène que celle d’un divan.

La dernière année. Violette est venue quelques jours en juin 1971 à Paris, dans son deux-pièces de la rue Paul-Bert, pour la sortie de ce Taxi – que Simone de Beauvoir n’a pas supervisé. Un affranchissement ? Des comptes à régler ?

Violette reçoit encore des admirateurs lors de ce dernier été de 1971. Toujours accueillante. Elle qu’on dit particulièrement égocentrique est très proche de ces gens jeunes et moins jeunes qui se sont retrouvés dans ce qu’elle écrit et viennent le lui dire. Elle fait preuve d’une grande modestie ; c’est une merveilleuse conteuse. Violette aime sincèrement voir et écouter ses lecteurs. Lors de ces rencontres, rien ne lui échappe. Sa sincérité est totale. Elle parle volontiers et avec une certaine jubilation de sa plus « cruelle ennemie », Thérèse Plantier, qui écrit, elle aussi : « C’est pas mal » – tout en nuançant : « C’est très inspiré de Dylan Thomas. ». Violette parle aussi de ses lectures du moment : le Flaubert de Sartre, qu’elle aime beaucoup, Carson Mac Cullers – et notamment La Ballade du café triste – qu’elle admire énormément, et bien sûr Simone de Beauvoir qu’elle vénère.

Début août 1971, on voit Violette à la fête de Faucon. Elle a fière allure et elle est joyeuse parmi ses amis du village qui lui manifestent beaucoup de tendresse. Mais sa santé se dégrade beaucoup à l’automne 1971. Elle écrit en septembre à un de ses jeunes admirateurs : « Je suis déjà résignée, fort seule sur une croix où on ne saigne pas ».

Thérèse P. et Violette L. se raccommodent à Noël 1971. Les retrouvailles ont eu lieu dans un restaurant. Thérèse y a vu Violette et a foncé sur elle : « Réconcilions-nous ! » Violette a accepté. Elle adorait se fâcher et se réconcilier. Thérèse l’a alors invitée à venir passer le premier de l’an chez elle. « Elle a quand même apporté une bouteille de champagne », dira plus tard Thérèse. Elles se traitaient réciproquement de « pauvres radines ». Plusieurs fois dans l’hiver, elles ont été vues bras dessus, bras dessous dans les rues de Vaison. Violette devait trouver commode que Thérèse lui serve de chauffeur. Thérèse devait trouver finalement bien d’avoir en Violette quelqu’un qui écoutait ou faisait semblant d’écouter ses longs monologues. Cette nouvelle période amicale devait être de courte durée. Thérèse s’est trouvée un jour chez Violette alors que celle-ci avait la visite impromptue d’un ami parisien, Jean-François Lefèvre-Pontalis (comme il aimait se présenter : « le frère de l’autre », Jean-Bertrand). Une altercation eut lieu entre Thérèse et lui. Elle le traita de mondain, lui de gauchiste. Violette écrivit le lendemain à Thérèse un billet découpé dans un quart de page quadrillée : « 37° 8 ce matin, ma petite santé ne supporte plus tes scènes. » Nous étions fin février 1972.

Violette est hospitalisée à Avignon, le 19 mars 1972. Impossible de rester seule dans sa maison. Elle écrit une dernière lettre à Thérèse Plantier datée du 27 mars : « Viens me voir quand tu voudras si tu en as envie. Mais je ne supporterais pas le moindre reproche : je suis malade. »

Les médecins, impuissants, autorisent Violette à repartir à Faucon le 22 avril. Elle est heureuse de se retrouver parmi les siens, les petites gens de Faucon, qui la soignent et l’entourent de leur affection. Le 21 mai, Thérèse Beaumont lui rend visite. Violette lui dit : « Alors, vous êtes venue voir la mourante, mais je ne suis pas prête à mourir. » Elle sombre ensuite dans un état comateux. Les moments de lucidité deviennent rares.

28 mai 1972 à 17 h 15 : « Violette Leduc est morte. » On l’annonce vers 20 heures à la radio, le lendemain à la télévision. L’enterrement a lieu le mercredi 31 mai.

Drôle d’enterrement que celui de Violette. Le cercueil dans le jardin. Violette expulsée de sa maison (par la loi des hommes ?). Cela choque. On apprend que des chats rôdaient ce matin autour du cercueil… Les nouveaux amis de Violette, en accord avec les fidèles Daniel Depland et Madeleine Castaing, en ont décidé ainsi. De même ont-ils organisé une cérémonie religieuse. Daniel Depland essaie de se justifier auprès de ceux qui l’interpellent à ce sujet. Violette n’allait dans les églises à Paris que pour se reposer et quand elle se sentait seule. De plus, la seule religion qu’elle avait un peu approchée était la religion protestante : celle de son père. Le curé, un peu hagard, ne semble même pas savoir qui était Violette Leduc. Plusieurs personnes, dont Thérèse Beaumont et sa belle-fille, décident de manifester leur désapprobation en ne rentrant pas dans l’église. Thérèse Plantier surgit de sa voiture, la queue de cheval en bataille, telle une Walkyrie du Ventoux. Elle fait bruyamment part de son indignation – mais ne voulait pas manquer les funérailles du « monstre ». Ni Simone de Beauvoir, ni Jacques Guérin n’ont fait le voyage. Quelques amis parisiens sont là. Pas le Tout-Paris, mais le Tout-Faucon. Les enfants de l’école sont sortis pour saluer le passage du cercueil. Sur sa tombe, dans le cimetière de Faucon, une plaque : « Violette Leduc, écrivain ».

Jean-Claude Arrougé

http://www.violetteleduc.net            

La BâtardeLa Chasse à l’amour de Violette Leduc, Gallimard. Correspondance 1945-1972, rassemblée par Carlo Jansiti, Gallimard, 2007. Violette Leduc, biographie de Carlo Jansiti, Grasset, 1999. Éloge de la Bâtarde, René de Ceccatty, Stock, 1994

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Emmanuelle Devos dans “Violette” de Martin Prouvost

L’Asphyxie : naissance d’une écrivaine

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Couverture de l’édition de 1946

” Ma  mère ne m’a jamais donné la main…Elle m’aidait à monter, à descendre les trottoirs en pinçant à peine mon vêtement à l’endroit où l’emmanchure est facilement saisissable. Cela m’humiliait. Je me sentais dans la carcasse d’un vieux cheval qu’un charretier faisait avancer par l’oreille…

Un après-midi, alors qu’une calèche fuyait, éclaboussant de ses reflets le sinistre été, au milieu de la chaussée, je repoussai la main. Elle me pinça davantage et me souleva comme un poulet qu’on enlève d’une seule aile. Je devins molle. Je n’avançais plus. Ma mère vit mes larmes.                                                                           – Tu veux te faire écraser et tu pleures                                                                               C’était elle qui m’écrasait ”                                                                                              

Les premières lignes de L’asphyxie (mai 1946)

1942. Ces première lignes ont été suscitées par Maurice Sachs, l’écrivain aventurier, lors de leur séjour à Anceins, en Normandie dans l’Orne. Ayant quitté précipitamment Paris, Maurice Sachs et Violette se livrent alors au commerce des années noires. Excédé par les jérémiades de Violette sur son enfance, Maurice Sachs lui dit de cesser de ” l’emmerder”, de prendre un cahier, un stylo-plume, et d’aller écrire sous un pommier. Violette s’exécute et montre ses premières lignes à Maurice Sachs comme une élève à un professeur. Il lui dit de continuer…Ce qu’elle ne fit pas de suite car Maurice Sachs l’abandonne pour partir comme travailleur volontaire en Allemagne;  elle en a beaucoup de chagrin.
Violette finit son récit avant la fin de la guerre : “J’ai commencé, il faut finir”. Son amie Alice Cerf, qui a toujours pensé et dit qu’elle avait un “talent fou”, parvient à créer le contact avec Simone de Beauvoir afin de remettre le manuscrit à l’auteur de L’invitée

Février 1945. Simone de Beauvoir parle de cette rencontre dans La force des choses . Quand elle se saisit des pages de Violette, elle pense que cette femme  mince d’une grande élégance  “visage brutalement laid mais éclatant de vitalité ” n’a écrit que “des confidences de femme du monde”. Elle comprend en fait à la lecture des premières pages qu’elle s’est trompée et que Violette est vraiment un écrivain. Simone de Beauvoir est séduite par la force et l’âpreté du récit.  Elle la revoit quelques jours plus tard, lui demande de corriger la fin du texte. Les dernières pages consacrées à Maurice Sachs n’ont pas leur place, d’après elle, dans ce manuscrit. Violette sait en plus travailler rapidement; elle remet quelques jours plus tard le texte définitif à Simone de Beauvoir qui en est très satisfaite; elle le propose à Albert Camus qui dirige la collection Espoir chez Gallimard. Ce dernier l’accepte d’emblée, reconnaissant, lui aussi, le grand talent de Violette.
Novembre 1945. Des extraits paraissent dans le deuxième numéro des Temps modernes. L’article est intitulé “Une mère, un parapluie, des gants”                                 Mai 1946. Parution de L’Asphyxie. C’est Albert Camus qui a choisi le titre parmi trois propositions de Violette. La couverture ne plait pas à Violette : ” Qu’il était morose avec son encadrement bordeaux ! Qu’il était terne avec sa couleur de mortier ! Pourquoi ne me donnait-on pas la couverture blanche, le titre rouge, le jeune sang de la littérature, la fluidité des courants? Est-ce que je ne le méritais pas ?”                                                       Violette cherche son livre dans les librairies et ne le trouve guère. C’est le “silence absolu”  suivi de plusieurs “raclées” dans quelques journaux dont Libération, Les Nouvelles littéraires et Le Figaro littéraire. Ces critiques plaignent cette Mademoiselle Violette Leduc de s’être donnée tant de mal pour écrire un tel “sécot”. Un seul critique de l’époque, Yves Lévy, prend la défense de L’Asphyxie ” Madame Violette Leduc sait nous conter ses impressions d’enfant. D’une phrase sèche et dépouillée surgissent d’incessantes images, sans résonance peut-être, mais qui réussissent excellemment à évoquer à la fois le fait ou l’objet observé et le sentiment qu’il suscite” Et de conclure “Il y a une authenticité dure et émouvante”

Plutôt désespérée Violette apprend heureusement que des écrivains qu’elle admire ont aimé son Asphyxie et le font lire autour d’eux. Qu’il d’agisse de Jean-Paul Sartre, Jean Cocteau, Jean Genet, Marcel Jouhandeau, Nathalie Sarraute, Colette Audry, Clara Malraux, Louise de Vilmorin…“Toutes ces vitrines dans lesquelles je ne voyais pas mon livre, je les vois dans leurs yeux”. Mais serait-elle cantonnée à demeurer un écrivain pour des écrivains? Des lecteurs enthousiastes lui rendent visite dans son “réduit”, comme le parfumeur mécène Jacques Guérin, amené par Genet. Jacques Guérin devait être ensuite avec Simone de Beauvoir sa grande passion “impossible”. D’autres lui écrivent comme ces jeunes collégiens bretons que Violette tenta de séduire. Berthe Leduc se plaint auprès de sa fille “Qu’est-ce que tu m’as arrangé dans ton livre”. Et Violette de répondre avec “veulerie” : “J’ai transposé, c’est de la littérature” pour finalement conclure avec elle-même ” J’étais de mauvaise foi, j’avais écrit la vérité dans l’Asphyxie”. Y compris pour la dernière phrase du livre “C’était une mère irréprochable” ? Albert Camus, pas découragé par l’échec commercial, l’encourage chaleureusement et lui demande impatiemment d’autres manuscrits.

Les exemplaires invendus de cette édition de 1946 devaient être par la suite pilonnés. Avant la réédition régulière de L‘Asphyxie, après le succès de La Bâtarde en 1964. Depuis, ce premier ouvrage de Violette rencontre un succès d’estime jamais démenti, salué par son entrée dans la collection L’imaginaire de Gallimard.

JCA
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Olivier Py (Maurice Sachs) et Emmanuelle Devos (Violette Leduc)                                                            dans le film Violette de Martin Provost  

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Trésors à prendre

ED et SK

Emmanuelle Devos et Sandrine Kiberlain dans Violette de Martin Provost

Trésors à prendre de Violette Leduc est un journal du voyage que l’auteure a effectué en septembre-octobre 1951. À cette époque, Violette a publié deux ouvrages : L’asphyxie et L’affamée. Ces deux livres ont été un échec commercial mais ont rencontré un certain succès d’estime, non pas des critiques littéraires, mais de lecteurs exigeants comme Jean-Paul Sartre, Jean Genet, Jean Cocteau, Nathalie Sarraute, Marcel Jouhandeau, Louise de Vilmorin…et bien sûr Simone de Beauvoir. C’est d’ailleurs cette dernière qui l’a convaincue de partir faire un tour de France sac à dos. Simone de Beauvoir était alors en voyage avec Sartre en Norvège.

Trésors à prendre, initialement appelé Trésors du pauvre, dédié à Simone de Beauvoir, parait en 1960, après Ravages (1955)  et La vieille fille et le mort (1958). Il précède de quatre ans La bâtarde dans lequel on retrouvera d’ailleurs quelques pages de Trésors à Prendre. Notamment celles sur sa réflexion sur l’homosexualité. Ce récit de voyage, un peu à part dans son oeuvre, est sans doute l’une des plus belles. Sa prose poétique prend ici toute son ampleur.

Violette Leduc décrit d’une façon saisissante les lieux, quelques monuments qu’elle découvre dans ce voyage. De même évoque-t-elle d’une façon drôle ou pathétique les rencontres qu’elle fait avec des gens humbles et parfois marginaux. Plusieurs pages émouvantes sont ainsi consacrées à la scène d’un commerçant algérien ambulant, un “sidi”, agressé dans un café-restaurant par des ouvriers et la patronne qui ne veut pas le servir. Lâchement Violette n’intervient pas mais elle ressent très fort cette injustice : « Je ne leur pardonne pas leur mépris du sidi qu’ils avaient fait retomber sur moi »

Ce voyage commence à Vichy, elle prend le train à Paris pour s’y rendre : « Les voyageurs du train Paris-Vichy en été sont presque tous des jaunes, je veux dire des bilieux. Nous sommes sept femmes dans le compartiment, une jeune fille acide, un scout laiteux qui voyage seul, qui se suffit. Un quatuor est né d’une confrérie. Quatre femmes ont souffert, souffrent, souffriront de leur foie. Elles entrent dans le vif du sujet, décrivent leurs vertiges, leurs nausées, leur bile. La jeune fille qui tricote, qui allonge une triste chaussette d’homme, rougit. Ces dames ont été trop vite impudiques. La vieille demoiselle venue des environs de Compiègne a comprimé pour le voyage ses avantages dans une cuirasse de baleines et de coutil. Elle dit “mon foie” comme elle dirait “mon chéri” »

Le périple se poursuit à travers  le Massif central, Toulouse, Albi, Rodez (où elle achète dans une droguerie un heurtoir qu’elle mettra sur sa porte de son deux pièces, rue Paul-Bert),  Montpellier… Violette va un peu en Provence, mais ne rentre pas dans Avignon. Elle s’attardera davantage à Carpentras et Beaumes-de-Venise, passera à Vaison-la-Romaine mais ne verra pas Faucon. C’est en 1961 qu’elle découvrira ce village pour lequel elle eut un coup de foudre qui devait changer son existence. Une de ses ferventes lectrices, Thérèse Plantier, connue en 1957 par l’intermédiaire de Simone de Beauvoir l’a invité à Marseille. Elle fait finalement le déplacement au printemps de 1961. Violette veut bien “admettre” qu’elle devint « vite insupportable ». Thérèse (Georgette dans La chasse à l’amour) l’ « expédie » chez sa mère Francine Plantier (Emilie dans La chasse à l’amour) à Faucon…

Après quelques jours à Marseille et dans le Roussillon, Violette séjourne en Rhône-Alpes, à  Ars-sur-Formans, célèbre par son curé, Jean-Marie Vianney. Fin septembre, « Une brute malingre en haillons »  tente de la violer. Elle rentre d’un « trait » à Paris.

Le récit finit par une adresse lyrique à Simone de Beauvoir : « Je vous attends, Madame. De mon voyage, je vous ai tout donné. Je suis la toute neuve, je suis la dépouillée. Vous reviendrez bientôt. Mon cœur a son frisson d’oiseau quand je répète à bientôt dans ma chambre. Faites-nous signe. Pour vous, mon cœur est prêt, pour vous, mon cœur est habillé. Revenez » 

Trésors à prendre paraîtra, après plusieurs remaniements, fin mai 1960. L’ouvrage est chaleureusement accueilli par l’entourage de Violette mais aussi par la critique. Ainsi Maurice Nadeau dans L’Express (1er décembre 1960) déclare-t-il  « Violette Leduc voit, entend tout et s’insinue dans les drames de l’amour et de la terre, ces drames mijotés pendant des années et qui éclatent un beau jour en fleurs de sang, en évasion dans le merveilleux ».

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Violette Leduc, une écriture née du manque

Violette Leduc, une écriture née du manque

PORTRAIT | Les expériences douloureuses ont nourri son œuvre à vif. Son cœur ne battait que pour l’interdit. Elle a inspiré “Violette”, le film de Martin Provost, avec Emmanuelle Devos.
Marine Landrot – Télérama n° 3330

 Violette Leduc :  « Vieillir, c'est perdre ce qu'on a eu, je...
Violette Leduc : « Vieillir, c’est perdre ce qu’on a eu, je n’ai rien eu. » © Jacques Robert

Elle s’abhorrait. Se surnommait le tampon Jex, à cause de ses cheveux qu’elle trouvait trop gras, trop crépus, trop paillasses. Pestait contre son nez, qu’elle jugeait « candide et démesuré » et qu’une opération de chirurgie esthétique rendit plus large et plus inerte : « J’avais donné vingt mille francs pour ressembler à une vieille pierre », se désole-t-elle à la fin de La Bâtarde.

Violette Leduc savait pourtant que ces défauts apparents cachaient ses qualités premières. Etre le tampon Jex de la littérature, récurer les recoins de sa mémoire jusqu’au sang, offrir au lecteur sa face rêche et revêche, le programme lui plaisait. Avoir du nez, flairer les autres, ne jamais prendre part au moindre jeu de dupes, là résidait sa force. Le paradoxe la nourrissait. La contradiction la tenait en vie.

Tel est le secret de la vigueur inextinguible, indémodable, de son écriture : les phrases courtes s’entrechoquent comme des vents contraires, les mots se livrent à des bras de fer vite tranchés, les vérités claquent, pour être démenties dans des pirouettes de désespoir.

Quand on la lit, on se croirait dans un film de Jean Eustache, les divagations les plus écorchées, les plus éperdues, s’énoncent à bâtons rompus. Ou dans un poème d’Henri Pichette, à l’affût du mot juste, décapant, expéditif. A l’impossible, Violette Leduc s’est toujours tenue. C’était une règle de vie, un système de défense, une condition de création.

Aimer des hommes homosexuels (Maurice Sachs, qui l’encouragea le premier à prendre la plume, Jacques Guérin, Jean Genet), aimer des femmes inaccessibles (Simone de Beauvoir, qui l’entretint pour qu’elle puisse écrire, ­Nathalie Sarraute, la libraire Adrienne Monnier), aimer des jeunes saphiennes (Isabelle, Hermine), son cœur ne battait que pour l’interdit, l’irréalisable, l’anachronique. Sitôt qu’elle entrevoyait l’échec avec cette lucidité implacable, elle allait droit dans le mur, en toute connaissance de cause, et couchait ensuite ses expériences douloureuses sur le ­papier, sans geindre ni se complaire.

L’autofiction comme tentative de renaissance

Loin d’être un suicide, l’autofiction fut chez elle une tentative de renaissance sans cesse renouvelée, une fiche d’état civil éternellement mise à jour à coups de graffitis, de rajouts rageurs, une proposition de rachat de ses origines bafouées. Née en 1907 des libertés prises par un bourgeois sur sa femme de chambre, « fruit de la fuite et du mensonge »,Violette Leduc vit le jour en toute illégitimité. Sur son acte de naissance, la case vide du nom du père est une béance qui scellera sa vocation d’écrivain. Il manque des mots sur ce document, et cette absence d’écriture administrative sera compensée par une existence d’écriture instinctive.

Tous ses livres évoqueront cette expulsion du ventre ­maternel dans la honte et le silence, cette sensation d’être de trop, à côté, à part. Les titres parlent d’eux-mêmes : ­L’Asphyxie, Ravages, La Bâtarde, La Folie en tête, La Chasse à l’amour.Chaotique, cru, instable, traversé de longues pages sans ponctuation, puis soudain haché comme la respiration haletante de la proche délivrance, son style évoquera toujours l’accouchement, l’éclosion suivie de la rupture.

Souvent, le travail sera difficile. « Toute chloroformée d’incapacité », Violette Leduc entrecoupera son récit de considérations sur la difficulté d’écrire, interpellera régulièrement son lecteur au détour du texte, confessera sans ambages ses piètres aptitudes intellectuelles. Dans La ­Bâtarde, elle raconte comment, dès l’enfance, elle fustigea Jean de La Fontaine et sa personnification des animaux : « Je préférais notre grand voleur de chat maigre et gris, je préférais ma mère le grondant à coups de torchon. Pourquoi rabaisser les animaux jusqu’à notre langage. Ils ont leurs plaintes, ils ont leur cris, ils ont leurs plaisirs, leurs drames, leurs abandons, leurs famines. »

Plus loin, elle consacre des pages au fait qu’elle est hermétique à Spinoza : « Plus je me donne au texte, plus le texte est avare. De la braise envoyant du froid, voilà ce qu’une sotte obtient[…] L’intelligence. Ma privation déchirante. Les mots, les idées, entrent et sortent comme des papillons. Ma cervelle… Graine de pissenlit au gré du vent. »

Raison et prémonitions

La raison lui manque, pense-t-elle, alors elle s’en remet à l’intuition. Capte les signes de toutes parts. La lettre B ­entourée sur le sol : le prénom de sa mère danse entre ses lignes. Un fleuriste livre des lys et des glaïeuls : elle supplie intérieurement son père d’apparaître. Une croix gravée au canif sur une barrière : elle voit le symbole de son anxiété incrusté dans le bois. Et toujours ces prémonitions qui la maintiennent debout, cette certitude, exprimée dans La Folie en tête, que « le jour suivant sera unique, différent de mon hier et de mon surlendemain. Si les pressentiments m’inquiètent, ils me ravissent. Nous entrons et nous sortons, au même instant, d’un événement indéfinissable ».

Tout crie à ses oreilles, la nature, les objets, les aliments, les visages. Imprégnés de clairvoyance, d’extralucidité, ses écrits renvoient l’écho acéré de ces voix qui l’assaillent. Violette ­Leduc se « ramasse » sur elle-même, le mot revient à maintes reprises sous sa plume, puis se redéploie pour offrir sa clairvoyance au lecteur. Son évocation de la campagne de son enfance, ses pages sur la Seconde Guerre mondiale, sa description du Paris des années 50 sont d’une précision ­documentaire et poétique incomparable.

Violette Leduc écrit souvent dans les bois, ou en blouse de ménagère dans sa cuisine microscopique, ou encore dans la chambre de Jean Marais, chez Jean Cocteau, en qui elle voit un frère de nez, de cheveux, et de frénésie intérieure. Les lieux l’emprisonnent, l’acculent au travail, la poussent vers la vérité. Vérité des sentiments, vérité de son rapport aux autres, qui lui permet de voir à travers eux et de les tenir à distance sans jamais les perdre.

Personne n’a mieux parlé de Simone de Beauvoir (« C’est une voix un peu voilée. C’est un déchirement derrière un écran, c’est une mélancolie au second plan »), de Jean-Paul Sartre (« Il entre au Dôme, à la Coupole, c’est un taureau qui se concentre, c’est un météore. C’est une giclée, c’est de l’impétuosité ») ou de Nathalie Sarraute (« Ce poids, cette lassitude dans ses intonations, ces arrière-plans quand elle cessait de parler, quand elle s’arrêtait en route, quand elle repartait, me fascinèrent immédiatement »).

Ses livres sont des galeries de portraits savoureux, des fourmilières où courent anonymes et célébrités, lancés dans une course à laquelle Violette Leduc ne parvient jamais à se joindre. Nul besoin pour elle de participer au grand jeu de la vie pour oublier l’issue finale, qui surviendra en 1972. Elle est « en faillite », « en suspens », hors du temps. « Vieillir, c’est perdre ce qu’on a eu. Je n’ai rien eu », lâche-t-elle, imparable, dans La Bâtarde. Rien eu. Tout donné. Pas pris une ride.

A voir

Violette, de Martin Provost, avec Emmanuelle Devos et Sandrine Kiberlain. En salles.